Comme dans un rêve, les yeux ouverts

dimanche 13 mai 2012, par Emmanuelle Es-Borrat

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Daniele Finzi Pasca est de retour au Crochetan. Il y a de la poésie dans la maison.

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Très vite, un air russe emplit la salle. Suivi d’une envie irrépressible de taper des mains et des pieds. Très vite ensuite, le silence. Pour laisser les acrobates s’envoler dans le ciel, pirouetter. Très vite encore, l’histoire de la vie, avec ses naissances et ses morts, ses fous rires et ses nostalgies. Formé à l’école du cirque et de l’image (avec un père et un grand-père photographes !), Daniele Finzi Pasca a fait du théâtre, du clown et de notre monde qui tourne sa marque de fabrique. D’un bout à l’autre de ses spectacles, les trois éléments s’entrelacent avec finesse et tellement de précision qu’ils se font oublier pour nous laisser simplement le bonheur de tourner avec eux. Comme dans les manèges de notre enfance.

Ces moments qui font la vie

« Donka, une lettre à Tchekhov » n’échappe pas à la règle magique. Ecrit à l’occasion des festivités célébrant les 150 ans de la naissance de l’écrivain russe, le spectacle mêle les références à l’auteur et à ses œuvres pour en venir à notre lot d’être humain. Le particulier pour dire l’universel. En guise de passage entre lui et nous, entre la réalité et le rêve, entre l’existence et l’au-delà, un voile de toile marque les transitions et donne la couleur de l’épisode. A chaque fois, c’est un tableau qui prend forme sous le regard des spectacteurs. Une histoire qui se raconte en ne dissociant jamais la performance scénique du récit. Les comédiens, les acrobates, tous glissent vers ces moments qui font la vie. Certains franchement hilarants. D’autres d’une poésie suspendue aux corps et aux objets : l’homme qui tourne dans son cerceau comme une pièce de monnaie qui rebondit sur la table, le théâtre d’ombres qui grandit les petites choses, les sculptures de glace qui s’éclatent dans l’allégresse d’une danse tournoyante. Après « Nebbia » en 2009, on craignait un peu de retrouver Finzi Pasca au Crochetan. Peur que le magnifique souvenir se ternisse. Ce qui est bien avec l’artiste tessinois, c’est que le rêve peut avoir lieu plusieurs fois. L’expérience se laisse vivre encore ce soir et demain à Monthey. Allez-y !

Représentations ce soir et demain à 20h30. www.crochetan.ch

La critique de Nicole Mottet :

Donka, un supplément d’âme

Le metteur en scène Daniele Finzi Pasca, dans un hommage au dramaturge et médecin Anton Tchekhov, propose un spectacle de pure féérie. En tournée dans toute la Suisse romande, avec une halte de trois jours au Théâtre du Crochetan.

Un lit métallique qui se promène d’un bout à l’autre du spectacle, qui pourrait être de prison ou d’asile, si les barreaux ne prenaient la tangente en ondulant gracieusement. A son image, la vie passe souvent de l’ombre à la lumière et de l’être au paraître dans Donka. Les hommes portent jupon et les femmes barbichette, tandis qu’un couple mime, allongé à l’horizontale, un numéro d’acrobates projeté dans la verticale d’un écran !

L’humour est subtil et la féerie omniprésente. Dans une jubilation permanente que ne vient troubler que la douce nostalgie des accents de l’accordéon ou la délicatesse des chassés-croisés d’ombres chinoises, toute cette fine équipe de danseurs-acrobates-musiciens-chanteurs rivalise de talents et provoque, par sa sincérité, une émotion plus que palpable. Et si les artistes maîtrisent brillamment les lois de l’apesanteur, la densité des personnages sublime ce qui pourraient n’être que de virtuoses numéros de cirques en purs moments de poésie. Les images s’enchaînent et le spectateur retrouve son âme d’enfant devant les facéties de la danseuse de claquettes, l’imprudence mutine des patineurs, ou la flamboyante scène de glace brisée !

A la recherche de l’âme slave

Même si l’on reconnaît l’envol de La Mouette, ou les Trois Sœurs sur la balançoire, il n’est finalement pas très important de maîtriser tout le répertoire de Tchekhov pour se laisser emporter dans ce rêve éveillé. Dans un joyeux mélange des genres, portés par la musique envoûtante de Maria Bonzanigo, religieuses ou autres médecins fous traquent l’inaccessible âme en réalisant l’impossible (on aime ou pas le contorsionniste, mais il ne laisse personne insensible), alors que formol et camisoles de force évoquent chez le quidam des souvenirs pénibles, vite supplantés par le virevoltement d’un jupon. Et quand la lumière des projecteurs, tel un tribunal céleste, envahit lentement mais sûrement la rétine et la salle, c’est le public tout entier qui frissonne. Magie de l’âme slave ?

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Une vie de théâtre et de médecine n’ont pas suffi à Tchekhov pour percer tous ses mystères. Mais peut-être est-ce dans la patience et le silence de la pêche que se cache la réponse…

Il ne reste plus qu’une représentation, ce soir, à 20h30, au Théâtre du Crochetan. Puis quelques soirées au Théâtre de Beausobre à Morges (www. beausobre.ch)et à l’Equilibre à Fribourg (www.equilibre-nuithonie.ch). Courez-y !

photo : dr

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