Une enquête du « Khmer noir »

mardi 24 avril 2012, par Jérôme Meizoz

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« Honte aux fachos » tire son titre d’un graffiti inscrit à l’entrée d’un village bas-valaisan, au lendemain de la votation sur l’initiative victorieuse de l’UDC pour le « renvoi des étrangers criminels ». Le roman met en scène un journaliste envoyé en Valais puis à St Gall par un quotidien à grand tirage, pour enquêter sur la xénophobie ordinaire.

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Un livre signé Eric Felley, doux-amer et courageux. DR

Eric Felley, musicien, peintre, candidat libertaire malheureux au Conseil d’Etat en 2008, est connu déjà pour ses chroniques politiques acérées sur le Valais (Le Rouge et les Noirs, 1997 ; La Loi de la jungle, 2009). Son métier de journaliste l’a conduit du quotidien monopolistique valaisan à un hebdo lémanique, enfin au très orange quotidien Vite lu rien su.

« Honte aux fachos » tire son titre d’un graffiti inscrit à l’entrée d’un village bas-valaisan, au lendemain de la votation sur l’initiative victorieuse de l’UDC « pour le renvoi des étrangers criminels ». Le roman met en scène un journaliste envoyé en Valais puis à St Gall par un quotidien à grand tirage, pour enquêter sur la xénophobie ordinaire.

Revenu sur les lieux de son enfance, dans un village de maraîchers et de fruitiers, notre anti-héros, il se nomme Eric mais on le désigne comme le Khmer noir, interroge ses compatriotes (une tante âgée, les connaissances du bistrot, un ami vigneron) et tente de prendre le pouls de la peur ou de la haine ordinaire dans une région dont l’agriculture dépend de la main-d’œuvre étrangère payée au lance-pierres.

Le journal lui demande aussi de couvrir la grève de la faim très médiatisée du Chanvrier Vert, issu du même patelin. Morceaux d’anthologie, à pisser de rire, que ces discussions de café où les gens du coin « se lâchent » hors micro. Episodes plus graves quand, par exemple, est évoqué le suicide d’un travailleur agricole portugais, victime des quolibets. Mais un jour, le Chanvrier Vert meurt, après s’être nourri de papier journal empoisonné… C’est là que le livre bascule véritablement dans la fiction. Qui a fait le coup ? Nombreux étaient les autochtones à souhaiter ni plus ni moins que le Chanvrier Vert y passe, mais de là à lui donner un coup de pouce…

Entre deux journées de travail, le journaliste communique par SMS cocasses avec son ex-épouse, en balade à travers la Suisse avec leurs enfants. Sur fond d’ultra-moderne solitude, dans un climat de rapports humains marqués au sceau de la méfiance, le récit aborde les conditions de travail d’un journaliste itinérant, toujours sur la brèche, très seul, mais constamment relié à son patron et à son ex-femme par les moyens électroniques.

Atmosphère postmoderne proche de celle des ouvrages de Michel Houellebecq dont Honte aux fachos emprunte aussi le phrasé souple, cynique et tendre. Présenté comme roman, ce livre relève de l’autofiction et s’inscrit ainsi dans un courant littéraire actuel très abondant. On sent bien qu’il s’appuie sur une chronique très précise, bien que romancée, de faits récents. Les noms des lieux et personnages sont modifiés, mais les portraits satiriques (Romain Valentin le philosophe, le Chanvrier Vert, Karl Redler, etc. ) laissent aisément reconnaître leurs modèles.

Tout en donnant plus d’intensité littéraire au récit d’Eric Felley, le choix du roman sacrifie au passage une partie de l’impact politique qu’aurait eu ce livre s’il avait été un document ou une chronique. Mais protégé par le rempart du roman, l’auteur peut dire de manière très personnelle, en toute liberté, avec un humour noir et une mélancolie constante, son point de vue inquiet sur le métier de journaliste et sur la dérive droitière de la Suisse, emportée par les sirènes haineuses de l’UDC.

Un livre doux-amer et courageux.

Eric Felley, « Honte aux fachos », roman, Genève, Slatkine, 2012.

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