Virgile Elias Gehrig

Introduction

samedi 17 avril 2010, par Virgile Elias Gehrig

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Retrouvez tous les samedi des poèmes encore inédits de Virgile Elias Gehrig, écrivain valaisan. Ils paraîtront prochainement sous le titre : « Par la serrure du jour », à L’Age d’homme. Le jeune auteur a aussi un roman dans ses tiroirs qui devrait sortir en 2011. Aujourd’hui, l’écrivain a souhaité commencer par une introduction, avant de vous livrer, chaque semaine, un poème.

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Virgile Elias Gehrig. O. Lovey
Madame, Monsieur,
 
Par ce papier fébrile écrit au seuil de l’aube, sur le torse veiné d’une table en bois sillonnée d’ecchymoses, à la lueur chirurgicale d’un cierge presque liquide, si tôt fondu dans la chapelle ardente et neuve d’un mayen niché au coeur des Alpes, l’homme que j’épie dans le miroir, en train d’écrire derrière l’averse du miroir, en face de moi traçant des signes torrentiels, dansant sous les eaux troubles, éclaboussées, chantant, riant sous le déluge, sous le délire du miroir, mirage… l’homme embarqué sur l’arche à la dérive, le marin millénaire que j’aperçois voguer sur l’envers du miroir, sauvage sans gouvernail agrippé à la poupe, ensorcelé par le sillage, claquant des dents, épileptique, déboussolé de tout grimoire, scandant de sa grimace l’avide attente du jour, pupille rivée à l’envol des colombes comme à l’immémoriale promesse d’un retour, le navigateur affolé, crucifié de chagrin, par ce papier gesticulant de fièvre, trahit le voeu de vous faire parvenir, de la rive lointaine de sa si lointaine solitude, quelques esquisses de ce qui forme, peut-être en rêve, en songe, sa seule identité.
 
Arabesques tracées tôt sur le sable, sémaphores d’eau, de feu, voyelles d’une mélodie tribale, chorégraphie endiablée de silence, braises d’un phare longtemps insoupçonné, luisant de légèreté derrière les brumes.
Comme une plume qui gratte et qui regratte les cendres ensommeillées au fond de l’âtre, les triturant, les farfouillant, les caressant tant et si bien qu’aussitôt elle prend feu.
Frêle brindille qui fume et qui rougeoie.
Fusain de flamme cautérisant l’ardoise.
Encre de joie.
 
Pépites d’or celées dans l’écrin secret de la nuit…
 
Linceul sali de suie, ruban tressé de soie…
 
Rêve éveillé lors de la mille et deuxième nuits !
 
Souvent cet homme au visage inversé, retroussé, ravagé, brin de paille secrètement gardé dans le creux de la paume, débris de plume offerte aux vents, simple poignet, infatigable, souvent m’a-t-il avoué à demis mots, ressuscitant l’écho des caves, des souterrains, la saveur des abysses, ne s’être reconnu, au long du périlleux périple de l’utérus jusqu’à la tombe, qu’un seul passeport fidèle, seul capable de témoigner de la descente éclair, cascade, dégringolade, étoile filante ou feu follet, que fut et que sera son existence sur Terre.
Un seul livret inventoriant les notes, les succès, les échecs de son mystérieux métier d’homme.
Un seul acte officiel attestant le flux et le reflux de son souffle en sursis.
Une seule preuve, un seul document, une seule trace, de l’inconstant ressac de ses pulsations transitoires.
Un seul stigmate chantant l’éternité de sa saison.
Un seul sang, un seul sens.
Seuls des signes qui dansent, des icônes, des images qui bégayent, fenêtres entrouvertes qui balbutient, temps suspendus, horizons à perte de vue qui s’allongent, à perte de vie s’égarant. Seul ici et maintenant, debout encore, fasciné par la page…
 
Son seul passeport et acte de naissance, ses vestiges, ses empreintes, sa seule identité ?
 
L’amour des mots, la poésie
 
« Nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas.
L’homme est celui à qui une image manque.
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, Gallimard, Paris, 1997

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