Scènes valaisannes

Didon et Phèdre, l’immense haine des femmes abandonnées

samedi 21 janvier 2012, par Marie Parvex

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Alors que la lecture « des Africaines » nous plonge dans un monde, la mise en scène de « Phaidra » nous en tient éloignés. Comme si la mise en scène – trop classique ? - n’avait pas trouvé la juste distance qui aurait permis d’entrer dans la forme complexe et très littéraire de l’écriture de Bastien Fournier. Aux Caves de Courten.

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L’affiche de Phaidra.

Didon, dans son palais carthaginois, maudit l’amant étranger qui vient de l’abandonner. Les comédiennes, Olivia Seigne dans le rôle de la reine et Marine Billon dans celui de sa sœur, sont assises sur des chaises rouges et elles lisent « Les Africaines », accompagnées du metteur en scène qui donne les didascalies. L’écriture dense, précise, de Bastien Fournier fait naître tout un monde au-delà du plateau. La grotte qui abrite les premières amours de Didon et de l’étranger, les appartements de la reine qui dominent Carthage toute en escaliers au-dessus du port où les marins s’activent, le désir puis la haine… Le rythme et la tension sont parfaitement maîtrisés. Dans « Les Africaines » Bastien Fournier choisit de placer une loupe sur le grand amour de Didon après la mort d’Enée au détriment des autres enjeux du récit original, laissant à voir clairement son caractère universel et sa dimension psychologique.

Puis c’est le noir. Avant que n’entre une autre femme bientôt abandonnée, elle aussi. C’est Phèdre qui attire son beau-fils Hyppolite dans ses draps puis hurle sa haine quand il franchit la porte, attiré par le monde au-delà. Un huit clos autour du drame amoureux, de l’instant clé de la tragédie. Cette fois les comédiens interprètent conduits par l’auteur. Les lumières délicates de Patrick Jacquérioz donnent vie à la scénographie très esthétique de Roland Deville. Jocelyne Page est calme et déterminée dans le rôle de Phèdre qui cherche son mari défunt dans les traits de son fils. Hyppolite, René-Claude Emery, face à elle apparaît comme un petit garçon, raide, intimidé et maladroit qui peine à convaincre dans son rôle quasi-incestueux. L’auteur a choisi de faire vivre ses personnages dans le monde contemporain. Cet Hyppolite-là, qui quitte le domicile au volant de la voiture de son père mort, a quelque chose d’étriqué. Une sorte de fils à papa, victime, homme objet entre les mains de la fatale Phèdre. On souhaiterait son interprétation plus incarnée pour que le volume psychologique des personnages puisse prendre toute son ampleur.

Alors que la lecture « des Africaines » nous plonge dans un monde, la mise en scène de « Phaidra » nous en tient éloignés. Comme si la mise en scène – trop classique ? - n’avait pas trouvé la juste distance qui aurait permis d’entrer dans la forme complexe et très littéraire de l’écriture. On rêverait d’une brutalité ou d’un décalage entre le jeu des comédiens et leur texte, d’une situation qui allège et coupe avec le drame pour éviter le pathos. Ce qui est très précisément le cas dans la lecture des Africaines.

Le dernier texte de cette trilogie dramatique signée Bastien Fournier, « La femme sur un balcon », libre interprétation de l’histoire de Médée, sera mis en scène par Armand Deladoey cet automne. On se réjouit de voir enfin les beaux textes du Valaisan entre les mains d’un metteur en scène expérimenté. Pour enfin leur rendre justice ?

Critique à écouter et à voir sur Canal 9.

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