L’amour trash d’après Dostoïevski

vendredi 21 mai 2010, par Marie Parvex

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José Lillo dans le rôle du « rêveur ». DR

L’odeur des mégots mouillés a envahi le Petithéâtre. C’est âcre et sale. Le sol est recouvert de ces clopes écrasées qui marinent dans un fond d’eau. Faisceaux lumineux blafards. C’est une version plutôt « trash » des Nuits Blanches de Dostoïevski que propose José Lillo.

Le « rêveur » et Nastenka se rencontrent dans une rue. Plusieurs nuits se succèdent. Ils se retrouvent chaque fois dans ces mégots-là pour échanger des déclarations d’amour, l’histoire de leur vie. José Lillo a fait le choix d’incarner le récit de Dostoïevski dans une réalité contemporaine. Le « rêveur », José Lillo, porte le jeans et le t-shirt, crache ses mots avec parfois des accents de rap, les ponctue d’une gestuelle un peu voyou, brute, presque pataude. Un personnage d’un seul bloc, en rupture jusque dans ses états de corps.

Face à lui, Nastenka, jouée par Julia Batinova, pétillante et séductrice qui glisse avec volubilité d’un sentiment à l’autre. Elle est désespérée, angoissée, joyeuse, euphorique, aime son fiancé puis le rêveur et à nouveau le fiancé. Volatile et vivante. Tout son être scande les changements d’humeur ou se fige pour raconter son histoire, le regard au sol. Les mots du XIXè siècle prennent vie tout naturellement dans des corps du XXIè.

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Julia Batinova, pétillante dans le rôle de Nastenka. DR

D’aucun on voulu voir, sous la plume de Fiodor, une critique des grands romans sentimentaux. Critique d’une certaine littérature certainement, mais aussi caricature des relations amoureuses qui prête souvent à sourire. L’amour rime avec toujours mais Nastenka laissera le « rêveur » dans sa ruelle pour rejoindre un fiancé, soudainement réapparu. Dans le même souffle, elle dira au « rêveur » qu’elle va se marier mais qu’elle l’aime et lui demandera de continuer à l’aimer. L’homme, désespéré, pose ses fesses dans les mégots et pose un dernier geste plaintif : « une pleine minute de béatitude, n’est-ce pas assez pour toute une vie d’homme ? »

Le public disposé en carré tout autour de la salle, un canapé blanc dans un coin. La sobriété de la scénographie plongent les spectateurs au cœur du jeu des comédiens. N’existe plus que les corps, les regards, les mots. L’échange est fragile, d’autant que le jeu de José Lillo est étrange, qu’il oscille à la limite entre une justesse d’interprétation toute réaliste et un corps décalé, envoûté. Mais lorsqu’il attrape les spectateurs, comme hier soir, on a du mal à s’extraire de la puissante atmosphère de cette mise en scène parfaitement adaptée à l’espace du Petithéâtre.

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