Aimer ou pas ? Telle est la question posée à la sortie de la pièce « Sur un pont par grand vent » de l’écrivain Bastien Fournier, mise en scène par Mathieu Bessero de la Compagnie Mladha. La réponse est à mi-chemin entre la gêne de ceux qui se sont ennuyés ferme et la bienveillance constructive de ceux qui veulent y trouver des qualités. Car il y en a. A commencer par le décor de Marianne Defago - une pyramide de cartons surmontée d’une vieille baignoire et de meubles de brocante – et les lumières de Patrick Jacquérioz, tous deux créant l’écrin sombre et poussiéreux nécessaire au drame. Juste ce qu’il faut.
Les faits. Les personnages, plantés un peu comme des épingles dans le décor, témoignent tour à tour des circonstances du meurtre d’une jeune mère dans une petite ville (dont on reconnaît ci et là les caractères de la commune d’origine de l’auteur, Fully, ses châtaigniers et ses vignes). Un ancien inspecteur de police, une religieuse présente au moment des faits, la meurtrière et un vieil ivrogne père de l’enfant donnent des indices ou des versions qui forment comme un puzzle. Ajoutons la présence dudit enfant, aujourd’hui jeune femme, qui cherche à comprendre l’histoire du meurtre de sa mère. Les personnages symboliques de cette tragédie d’inspiration classique sont en place, statiques, masqués, vieillis et prêts pour assurer de longs monologues dans lesquels le spectateur essaie d’y retrouver l’histoire.
Il n’y a rien à redire quant à la qualité du travail de la Compagnie Mladha. Les comédiens font des prouesses remarquables, notamment René-Claude Emery dans le rôle du vieil ivrogne et Olivia Seigne dans celui de la meurtrière. L’écriture de Bastien Fournier est très éloignée du langage parlé, ce qui ne facilite pas le jeu, ni la mise en scène qui ne contient ni réel mouvement, ni réplique entre comédiens. Ce style maniéré, littéreux, sent hélas encore un peu trop les périphrases du collégien. L’auteur ne s’est pas affranchi pour rejoindre, selon ses vœux, l’expression d’une tragédie contemporaine, autrement dit des « textes d’ici et maintenant » animé d’un « nouveau souffle ».
Certes, il y a des références à l’actualité (la guerre en Irak ou même Sarkozy, qualifié joliment de « pantin avec sa pantine »), mais cela n’est qu’un procédé passager. Le texte nous inflige par contre des longueurs à nous faire tomber les oreilles, comme le laborieux monologue de l’ivrogne sur ses voyages dans les villes du monde ou sa connaissance encyclopédique des vins. S’il cherche un effet comico-absurde, l’auteur semble plutôt soucieux de nous servir une compilation de son cru ou de nous faire sentir la poésie brute d’une carte de vinothèque. Ces digressions éthyliques sont ce qu’on appelle dans le jargon théâtral des scories qui nous baladent un peu loin de la trame tragique, qui elle-seule pourrait déjà suffire à bien des gueules de bois.
L’histoire cependant prend forme à condition de rester concentré. Après une heure, le parti pris général de la déclamation monocorde et solennelle menace le spectateur d’essoufflement. Il faut tenir bon, le temps finalement passe plus vite qu’on le croit, parce que le spectacle dégage subtilement une atmosphère cohérente de noirceur et conserve un rythme qui tend vers le dénouement, l’emballement final : la description du crime dans un festival de feu, de sang, de cris et, enfin, l’arrivée des sirènes policières. La meurtrière, défaite, a alors cette phrase : « Le ciel pesait sur moi comme une dalle impossible à crever ». Comme dirait notre ami Marc Donet-Monet, dans un raccourci tragi-comique : bref, elle était mal. On ne saura pas vraiment la raison du pourquoi. Jalousie, crime passionnel, vanité, rien que vanité ? Le drame pour le drame ?
« Sur un pont par grand vent » ne donne pas de réponse et il ne faut pas en chercher. Malgré ses lourdeurs littéraires, il reste du spectacle un « moment » esthétique, une harmonie, un objet théâtral. C’est dans ce sens qu’il peut être encore affiné pour atteindre, peut-être, la stupeur.


