Quand vous devenez la matière du théâtre

mercredi 21 septembre 2011, par Marie Parvex

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Les comédiennes prennent possession du plateau pour faire la liste des sons agréables. Puis la liste des sons désagréables. Puis la liste des choses que l’on aime toucher. Le temps est long, comme un ennui préparatoire nécessaire, et l’on se demande comment cela va bien pouvoir évoluer. Le spectacle ouvre ses ailes avec douceur, prend soin de prendre chacun avec lui. « Opus incertum », c’est un doux voyage dans votre propre univers et une expérience philosophique.

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Opus Incertum. Photo. Michaël Abbet

Tout commence par un texte sur la matière théâtrale signé Michèle Pralong. D’Ilil Land-Boss, on ne voit que les jambes et un bout du visage qui dépasse de l’escalier où elle est perchée. Parfaitement immobile, elle donne les mots avec les silences justes pour qu’ils imprègnent le regard des spectateurs. Les sons, les images, les espaces vides, l’entre-deux choses prennent lentement leur pleine dimension. Et nous tournons les yeux là où, normalement, nous ne voyons rien. Pour découvrir l’ « Opus Incertum » de Geneviève Guhl.

Les comédiennes prennent possession du plateau pour faire la liste des sons agréables. Puis la liste des sons désagréables. Puis la liste des choses que l’on aime toucher. Le temps est long, comme un ennui préparatoire nécessaire, et l’on se demande comment cela va bien pouvoir évoluer. Jusqu’à ce que l’on sente véritablement dans nos narines l’odeur du pain grillé, puis celle du lait chaud et celle des arbres. Dans l’imagination de chaque spectateur, les mots déploient leur plein pouvoir. Certains évoquent, d’autres se taisent au gré des expériences de chacun. Le spectacle ouvre ses ailes avec douceur, prend soin de prendre chacun avec lui et poursuit ses listes. Des sensations, on glisse vers les émotions. Et l’on est touché par nos propres souvenirs réveillés par des mots posés à la manière impressionniste. Les listes prennent une couleur ironique ou extrêmement intimiste. De la succession des mots, même sans phrase construite, émane un sens qui les dépasse.

Chaque comédienne incarne une personnalité clairement définie. Ilil Land-Boss est douceur et compassion, parfaitement juste quand elle s’approche d’un spectateur pour lui confier la liste des choses qui font peur en le regardant droit dans les yeux. Nathalie Boulin joue à faire grincer ou piquer les mots avec légèreté ou ironie. Et plonge d’un coup dans la profondeur d’une liste, fait affleurer l’émotion avec presque rien. Nathalie Cuenet donne la révolte, parfois cocasse, du bobo qui doit détester la guerre et la pollution. Plus les listes se succèdent et plus le spectateur a l’impression de plonger dans l’intimité de ses femmes, alors que ces mots ne sont pas les leurs.

C’est tout un monde qui naît sur la scène du Petithéâtre éclairée de face par une lumière diffuse. Sur les planches, d’excellentes comédiennes, des objets, des lumières. Mais surtout les êtres, les souvenirs, les amours, les sensations conviés par chaque spectateur.

Au terme des deux heures de spectacle, on perçoit pourquoi cela ne pouvait pas aller plus vite. Pourquoi l’imagination et les souvenirs ont besoin d’une temporalité lente pour se déployer complètement. C’est une occasion rare de percevoir que les mots vous appartiennent, qu’ils n’ont cette nuance de sens-là que pour vous. Et Geneviève Guhl parvient à rendre visible la partition que chaque spectateur joue quand il se rend au théâtre. Comment, vous assis sur une chaise, êtes aussi la matière du théâtre. « Opus incertum », c’est un doux voyage dans votre propre univers et une expérience philosophique. Expérience des mots, de la perception, de l’imagination, de la communication. De la matière théâtrale.

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