C’est une question de philosophie. Tous les systèmes politiques sont en réalité totalitaires à un moment ou à un autre. La démocratie n’échappe pas à ce principe quand toutes les facettes de la loi ont été épuisées pour protéger l’individu de l’arbitraire. L’arbitraire, c’est alors, finalement, l’Etat. L’Etat se doit d’avoir toujours raison.
Le bon sens commun, qui s’exprime très souvent dans le cas Rappaz, dit que, si c’est son choix de se laisser mourir, alors qu’on le laisse mourir (ou qu’ « il crève » pour les plus excités). La justice et l’Etat ne l’entendent pas de cette oreille. Rappaz doit payer. Et pour payer, il doit manger. L’action de la justice s’éteint avec la mort du coupable. Quel dommage ! D’où l’intérêt des juges de le maintenir en vie pour qu’il purge jusqu’au dernier jour, qu’il boive le calice jusqu’à la lie. Après quoi il peut bien mourir.
On lui refuse le choix de s’évader par la mort, comme on s’évade avec une corde par-dessus un mur en faisant un pied-de-nez au directeur de la prison. Pourtant, un détenu a le droit de s’évader. S’il est vivant surtout, la justice a la perspective de le rattraper, plutôt vif que mort. Mais s’il est mort, on ne pourra plus le rattraper. Alors le jeu du gendarme et du voleur s’arrête et les gendarmes n’ont pas eu le mot de la fin.
Rappaz s’évade à son rythme par la grande porte de la mort, la seule qui s’ouvre pour lui sur la liberté. Et comme il se dit bouddhiste, il pourrait se réincarner dans une forme imparfaite pour errer encore longtemps sur terre et tourmenter ses juges.

